Reprise de poste :
le vrai moment de bascule que les entreprises sous-estiment

Entretien avec Edwige Cochaux, formatrice spécialisée “Reprise de Poste”
Entretien réalisé par Christelle EVITA, salariée-aidante experte, conférencière et formatrice sur les salariés-aidants.
On entend beaucoup parler d’absentéisme, de prévention, de coût pour l’entreprise. Mais on parle beaucoup moins d’un moment pourtant décisif : le retour au travail.
Après un arrêt long, une maladie, un burn-out, un deuil, une période d’aidance ou un événement de vie bouleversant, la reprise de poste n’est jamais un simple « retour à la normale ».
Pour en parler, j’ai échangé avec Edwige Cochaux, coach professionnelle diplômée d’État, qui accompagne les entreprises sur les sujets d’absentéisme, de reprise de poste et de deuil au travail.
Christelle EVITA : on parle beaucoup de réduire l’absentéisme, mais moins de ce qui se passe au moment du retour. Pourquoi la reprise de poste est-elle souvent le vrai point de bascule ?
Edwige Cochaux : parce qu’il y a souvent un avant et un après.
L’absence fait généralement suite à un événement marquant dans la vie du collaborateur : une maladie, un burn-out, un deuil, une situation d’aidance, ou même un événement heureux mais transformant, comme l’arrivée d’un enfant.
Quand le salarié revient, l’entreprise semble être la même : les mêmes collègues, les mêmes bureaux, les mêmes objectifs, les mêmes réunions.
Et pourtant, pour lui, quelque chose a changé.
Il revient peut-être en voie de guérison. Il revient peut-être endeuillé. Il revient peut-être devenu aidant. Il revient peut-être parent. Il revient avec une énergie différente, une confiance parfois fragilisée, une vulnérabilité qui n’est pas toujours visible.
Ce décalage peut être très déstabilisant, pour le salarié comme pour son manager.
Des questions apparaissent : Vais-je être à la hauteur ? Puis-je encore tenir mes objectifs ? Qu’est-ce que je peux dire de ce que j’ai vécu ? Quelle est désormais ma place dans cette entreprise ?
Si ces questions restent sans réponse, le risque est celui d’un désengagement silencieux. Et ce désengagement peut nourrir de nouvelles absences, fragiliser l’équipe, dégrader le climat interne et peser sur la marque employeur.
Une reprise ratée ne se voit pas toujours immédiatement. Mais elle peut coûter très cher, humainement et collectivement.
Christelle EVITA : quand un salarié revient après un arrêt long, une maladie, un burn-out ou un deuil, qu’est-ce qu’une entreprise doit absolument éviter dans les premiers jours ?
Edwige Cochaux : il y a trois erreurs majeures.
La première, c’est de ne pas anticiper le retour.
Une reprise de poste doit se préparer comme une véritable réintégration. Il faut réfléchir au rythme de travail, à la charge, aux priorités, aux outils, à la mise à jour des connaissances, et parfois à l’évolution temporaire ou durable du poste.
Revenir ne veut pas dire être immédiatement en capacité de reprendre exactement comme avant.
La deuxième erreur, c’est de croire que la reprise concerne uniquement le salarié.
En réalité, elle concerne aussi le manager, l’équipe, les RH, parfois la médecine du travail, et plus largement l’organisation. Une reprise réussie n’est pas seulement individuelle. Elle est collective.
La troisième erreur, c’est de supposer au lieu de demander.
Par pudeur ou par gêne, on pense parfois savoir ce dont la personne a besoin. Ou, au contraire, on évite le sujet pour ne pas être intrusif.
Mais le silence peut être violent. Et les apparences sont parfois trompeuses.
Un collaborateur peut sourire, répondre « ça va », reprendre ses dossiers, assister aux réunions… tout en étant profondément fragilisé.
Christelle EVITA : est-ce qu’une absence courte peut malgré tout cacher une reprise difficile ?
Edwige Cochaux : oui, absolument.
La vulnérabilité d’un salarié n’est pas toujours proportionnelle à la durée de son absence.
Prenons l’exemple du deuil. Certaines personnes ne s’absentent que quelques jours ou quelques semaines. Cela ne signifie pas que le retour sera simple.
Le contexte de l’absence compte autant, parfois plus, que sa durée. C’est pourquoi l’entreprise doit apprendre à regarder au-delà des cases administratives : arrêt court, arrêt long, maladie, maternité, deuil, aidance.
Derrière chaque reprise, il y a une histoire singulière.
Christelle EVITA : vous dites qu’une reprise réussie est une reprise pérenne. Quels sont les signaux qui montrent qu’un retour au travail est fragile, même si « tout a l’air d’aller » ?
Edwige Cochaux : il faut être attentif aux signaux faibles.
Une reprise fragile ne se manifeste pas forcément par une nouvelle absence immédiate. Elle peut se traduire par des changements discrets d’attitude.
Un salarié qui déjeunait avec ses collègues et qui s’isole désormais. Une personne qui prenait la parole en réunion et qui ne dit plus rien. Un collaborateur qui semble moins impliqué. Ou, à l’inverse, quelqu’un qui s’investit plus que de raison.
Le présentéisme est parfois très trompeur. Un salarié peut revenir avec l’envie de prouver qu’il est « comme avant ». Il dit oui à tout. Il refuse d’exprimer ses limites. Il surcompense. Et quelques semaines plus tard, il s’épuise.
Le rôle du manager n’est pas de devenir thérapeute. Mais il est de créer les conditions d’un dialogue professionnel : comment la personne se sent-elle à son poste ? A-t-elle les ressources nécessaires ? La charge est-elle soutenable ? Le rythme est-il adapté ?
La vraie clé, c’est l’écoute des besoins du salarié concerné.
Christelle Evita : le deuil reste un grand impensé en entreprise. Comment accompagner les RH et les managers pour qu’ils soient présents sans être intrusifs, maladroits ou dans la compassion de façade ?
Edwige Cochaux : le deuil, et plus largement la mort, restent des sujets tabous dans la société. Et encore davantage dans le monde professionnel.
On ne sait pas quoi dire. On craint d’être maladroit. Alors parfois, on ne dit rien. Ou l’on prononce des phrases toutes faites : « Je sais ce que tu ressens », « Il faut tourner la page », « Le travail va te changer les idées », « Moi, à ta place… ».
Or le deuil ne suit pas un calendrier RH. Il n’est ni linéaire, ni prévisible, ni standardisable. Il a un impact émotionnel, mais aussi physique et cognitif. Il peut affecter la concentration, la mémoire, l’énergie, la relation aux autres, le rapport au travail.
Accompagner un salarié endeuillé ne signifie pas entrer dans son intimité. Cela signifie reconnaître que quelque chose d’important s’est produit, ajuster sa posture, éviter les injonctions, et permettre une reprise qui ne nie pas ce que la personne traverse.
La bonne distance n’est ni l’indifférence, ni la compassion de façade. C’est une présence juste, professionnelle, humaine.
Christelle EVITA : comment faire concrètement progresser les RH et les managers sur ces sujets ?
Edwige Cochaux : il faut d’abord déconstruire les idées reçues.
Sur le deuil, par exemple, beaucoup pensent encore qu’il y aurait des étapes obligatoires, une durée « normale », une façon correcte de réagir. En réalité, chaque personne vit son processus de deuil à sa manière et à son rythme.
La sensibilisation et la formation permettent de mieux comprendre ce que vivent les salariés concernés, mais aussi d’ajuster sa communication et sa posture.
L’objectif n’est pas de transformer les managers en psychologues. L’objectif est de leur donner des repères : quoi dire, quoi éviter, comment accueillir, comment suivre dans le temps, comment repérer les signaux faibles, comment articuler humanité et cadre professionnel.
On peut parler de ces sujets avec sérieux, mais aussi avec simplicité. Même le deuil peut être abordé sans pathos, parfois avec humour, dès lors que la parole est juste.
Christelle EVITA : quel dernier message aimeriez-vous adresser aux entreprises ?
Edwige Cochaux : les vulnérabilités ont leur place dans la vie professionnelle.
Maladie, deuil, aidance, parentalité, accident de vie : aucun parcours professionnel n’est parfaitement linéaire.
Faire face à un événement marquant dans sa vie personnelle peut aussi amener à mieux se connaître et à développer des compétences parfois insoupçonnées : résilience, lucidité, sens des priorités, empathie, capacité d’adaptation.
Encore faut-il que l’entreprise sache les voir.
Réussir une reprise de poste, ce n’est pas seulement faire revenir un salarié. C’est lui permettre de rester, de retrouver progressivement sa place, de reconstruire sa confiance et de se sentir à nouveau légitime.
La reprise ne devrait donc plus être pensée comme la fin d’une absence. Elle devrait être pensée comme le début d’un nouvel équilibre. Et c’est souvent là que tout se joue.
Vous souhaitez mieux accompagner les retours au travail après une absence, un deuil, une maladie, un burn-out ou une période de vulnérabilité personnelle ?
Edwige Cochaux accompagne les entreprises, les RH et les managers pour sécuriser ces moments sensibles, ajuster les postures et faire de la reprise de poste un véritable levier de maintien dans l’emploi.
Pour la contacter

christelle.evita@conseil-aux-aidants.com
Copyright 2023 - Christelle Evita - Tous droits réservés
Suivez-moi
Contact :
christelle.evita@conseil-aux-aidants.com
Copyright 2023 - Christelle Evita - Tous droits réservés
Suivre mon actualité
Mentions légales